Ami Karim
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153

(Ami Karim / Studiovan)
On est 25 à s’préparer, tous les matins c’est la bagarre, / On joue des coudes pour s’retrouver le prem’s sur la ligne de départ, / Ca fait gamin mais on s’en fout, au moins la journée commence bien, / Et ça vanne pire qu’un clash de slam en quittant le point numéro 1.
A chaque fois c’est la même histoire, y a l’soleil qui m’éclate les yeux, / Mais j’y peux rien si c’est à l’Est que s’trouve le point numéro 2. / C’est d’abord ses talons que j’vois qui tapotent frileusement le trottoir / C’est obligé, au taf, Nicole est toujours en avance ou alors toujours en retard. / J’la connais pas assez pour l’dire mais je sais qu’c’est la seule avec moi / Quand vient l’aurore pour découvrir la foule du point numéro 3.
Chaque fois ça nous fait rigoler, ils ont l’air prêts à s’tirer d’ssus / Pour être celui qui pourra dire qu’c’est le premier à nous avoir vus, / Ils s’marchent dessus en dégainant le sésame qu’ils auront à montrer, / S’ils veulent avoir la moindre chance que j’daigne devant eux m’arrêter. / Et ça s’bouscule et ça cavale, et ça vient t’faire des câlins / Moi j’suis pas dupe de leur manège : i’ m’laisseront 500 mètres plus loin.
Mais j’suis pas du genre rancunier, en passant devant l’Hôtel de Ville / Du coin de l’œil je surveille Malik, qu’a cours à 8 heures et demie pile. / S’il est pas là j’attends un peu, ça peut arriver à tout le monde / De quitter le pays des rêves en retard de quelques secondes. / Ca fait des jaloux j’te l’cache pas, y a vraiment des gens acariâtres, / De toutes façons c’est moi qui décide... quittons le point numéro 4.
Du 5, j’ai pas envie d’parler j’l’ai toujours vu comme une erreur / J’préfère de loin l’numéro 6 qu’est un vrai concentré d’bonheur, / Y a 3 générations d’Belkacem, qui
m’attendent là toute la journée / Bénédicte et sa sœur Christelle et leurs cartables toujours trop chargés, / Y’a aussi Georges qui vient des Iles qui tient le pressing “5 à sec“ / Et tout ce p’tit monde m’accompagne en direction du point numéro 7.
Celui-là c’est vraiment l’bordel même si parfois j’trouve ça risible, / Mais c’est vraiment la débandade, ces gamins sont incorrigibles, / C’est à celui qui
sautera le premier qu’aura les 2 pieds sur l’trottoir, / Et même Nicole me quitte en oubliant de m’dire au revoir / C’est vrai c’est pas la fin du monde mais ça fait toujours un peu triste / De les voir se vautrer sans vergogne dans leur vie individualiste. / Tu comprends c’est un peu mes enfants et tous les matins j’fais l’appel / Le jour où un seul est absent c’est une catastrophe naturelle.
Mais, comme on dit, la vie continue et y a plein d’gens qui veulent me voir / Même si leurs étreintes éphémères chassent rarement ce p’tit coup d’cafard / Heureusement au détour d’un virage quelquefois j’rencontre des copains / Qui rentrent fourbus faire un p’tit somme pour reposer leur mal de reins / i’ m’font un p’tit clin d’œil complice pour me dire “t’inquiète pas, on est là“, / Ils savent que c’est pas toujours simple d’être l’autobus 153.
C’est pas un métier très facile mais ça fait 40 ans que j’suis là / C’est pas à 2 ans d’la retraite que tu m’verras baisser les bras, / J’ai tellement vu de rires, de larmes, et d’regards à jamais
résignés, / Personne mieux que moi pourra te dire combien d’fois j’ai eu l’cœur serré. / Et tous les soirs ça recommence en m’garant je pense au lendemain, / A ceux dont j’connais pas les noms et dont j’écouterai les chagrins / Aux p’tits bisous, aux dos voûtés, à mes sièges taggés au marqueur, / Aux p’tites frimousses, aux gens qui s’poussent, à ceux qui toussent ou qui lisent Proust et aux
fraudeurs qui s’glissent en douce quand ils entendent “C’est bon les gars ! y a pas les ‘leurs !“, / Y en a du monde dans ma
remorque et y a qu’les anciens, vieux comme moi / Pour se
rappeler de l’époque bénie du “p’tit poinçonneur des Lilas“.
Parce qu’aujourd’hui derrière mon siège y a aussi le jeune
cadre dynamique, / Qu’il faut menacer pour qu’il cède sa place à ceux qui pourraient lui conter l’horreur d’un conflit atomique / Les p’tites pétasses made in Zara plus concernées par le string
ficelle que par la misère au Sahel / Ont remplacé la femme classe des années 50 et le tailleur Coco Chanel / Ceux qui hurlent après le prix du ticket, comme si mon père était l’patron de la RATP / Et qui oublient qu’un jour de grève c’est d’abord un jour pas payé. / Si j’commençais à t’faire la liste de la façon dont l’métier s’dégrade / Faudrait qu’tu lâches beaucoup d’oseille, y a plus de tomes que la Pléiade.
Heureusement dans mon road
movie pitoyable / où le point départ est connu et l’arrivée toujours invariable, / Y’a ma Nicole, le ptit Malik et la tribu des Belkacem, / Georges, Bénédicte, la p’tite Christelle qui tous les jours me
donnent des ailes / Ceux pour qui
chaque matin j’suis pas seulement un numéro / Ou simplement le
casse-couilles moins rapide qu’une ligne de métro. / C’est ces gens-là qui donnent envie d’se lever et de toujours continuer / A être dans leur vie la certitude qu’il y a des choses qu’ont pas changé. / Ca m’a fait du bien de te parler, parfois c’est bon d’vider son sac / Crois pas qu’j’te jette... mais là tu changes... mes amitiés au 154.