Ami Karim
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Ombre

(Ami Karim / Alexandre Azaria)
J’ai laissé mon ombre accrochée à la branche d’un grand peuJ’ai laissé mon ombre accrochée à la branche d’un grand peuplier, / J’crois que j’ai jamais connu un choix qui m’ait autant laissé brisé, / J’crois que son destin était loin de moi dans un éternel mois de juillet, / J’voulais connaître les autres saisons, alors je l’ai abandonnée.
J’voulais savoir comment c’était là, juste après l’horizon, / Connaître un peu d’autres paysages, et la douce fraîcheur des flocons, / J’lui ai dit “viens“, enfin il me semble, mais elle a pas voulu venir,
Et j’ai dû abandonner mon ombre pour espérer ne pas mourir.
C’était pourtant une ombre parfaite et mon double tellement attachant, / Une ombre pure et sans reflet du matin au soleil couchant, /
Toujours présente, sans me pousser, devant, derrière, elle me guidait, / J’crois qu’à jamais j’me dirais : “putain Rim-Ka qu’est ce que t’as fait ?“
Il fallait que je sache, que je découvre ce qui m’avait été
caché, / Il fallait que je comprenne toutes ces choses qui me
poussaient tant à y aller, / Alors pendant des années j’ai cherché ce
chemin camouflé, / Je l’ai trouvé, je suis parti, et mes réponses j’ai recherchées.
Au début j’étais tout excité, c’était comme une chasse au trésor, / Bon, sans la carte, mais c’est pas grave, toi-même tu sais que je suis trop fort ! / Je me suis gavé à plus pouvoir de cette liberté retrouvée, / Empli mes yeux de choses nouvelles, ou alors que j’avais oubliées.
J’ai découvert la douceur d’une brise dans le calme d’une forêt profonde, / J’ai croisé des yeux qui m’ont happé plus que ne le pourrait la Joconde, / J’ai respiré les embruns de mers jusqu’alors inconnues, / J’ai marché, visité, crié, et j’ai couru comme jamais je n’avais couru.
Et puis un jour je me suis posé, par un après-midi d’automne, / Les feuilles mortes qui virevoltent... mais tu connais, pas besoin que j’en fasse des tonnes... / Le soleil caressait mes pieds laissant sa place à un soir sombre / Et c’est là que j’ai réalisé ce qu’est la vie quand t’as plus d’ombre.
Ton ombre, c’est ton alter ego, elle vit comme toi mais en silence, / Toujours prête à te protéger, parfois seulement par sa présence, / Pour pas qu’ t’oublies quand tu te sens seul, qu’il y a des jours où il fait beau, / Elle se fait discrète pour pas te gêner, mais tu sais qu’elle est dans ton dos.
Et à force tu prends l’habitude, et t’oublies que c’est de la magie, / T’oublies que pour pas être blessé par la vie tu dois avoir ton petit génie, / Une fée Clochette qui t’aime tellement, qu’elle oublie qui elle est vraiment, / J’te rappelle qu’y a pas plus égoïste que le p’tit gars qu’on nomme Peter Pan.
Le pire c’est qu’il est pas méchant, on en viendrait presque à l’aimer, / Même si des fois on aimerait bien, qu’il arrête deux secondes de saouler, / Merde... quoi... c’est vrai... il nous fatigue, nous, son ombre, on l’a jamais vue, / T’as pas compris ? alors je t’explique... c’est pour ça qu’il est tout perdu.
Car quand tu regardes, c’est qu’un gamin qu’a toujours refusé de grandir, / Sa terreur du monde extérieur l’a poussé à jamais sortir, / Y a qu’une seule chose qui l’a forcé à affronter tous ses démons, / Il avait égaré son ombre, et sans elle à quoi bon le monde ?
Dans sa détresse, il a du bol... il peut pas savoir maintenant, / Que sur notre terre pourtant si folle, on pardonne tout à un enfant, / Faut qu’il arrête de s’inquiéter, son ombre est partie faire un tour, / Mais elle sera là à la seconde où il l’appellera au secours.
J’me suis pris pour ce petit garçon, de vert vêtu et insouciant, / Et j’ai oublié que même une ombre avait droit que je me pose un instant, / Qu’elle aussi pouvait être fatiguée de mes voyages au bout du monde, / Qu’elle aussi avait des désirs, et des blessures bien plus profondes.
Tu vois je veux pas t’ faire la morale, y‘aurait franchement de quoi rigoler, / Dans la liste des philosophes à deux balles, ils ont même pas voulu me caser, / Mais j’aimerais juste que tu gardes en mémoire, le jour où ta vie peut flancher, / Que j’ai laissé mon ombre accrochée, à la branche d’un grand peuplier.