(Ami Karim / S petit Nico)
C’est vendredi, l’heure des sorties et des pompes à essence noires de monde / J’te propose une p’tite excursion, départ
prévu quand le soir tombe, / Partons pour un voyage sans fin dans l’brouillard de la petite ceinture, / Porte de la Chapelle
attends-moi, en laissant tourner la voiture... / Là t’es en terrain inconnu il faut qu’t’avances comme sur des œufs, / Et la BM aux gentes alu, c’est p’t-êt’ pas c’que t’as trouvé d’mieux. / J’te propose un Clio diesel, discret et faite pour l’endurance, / Le plein est fait, nous v’là parés, pour un voyage au fond d’la France.
J’te parlerai pas d’mixages ethniques et des bons tajines de Casa, / J’connais un mec qu’on passera voir, qui raconte ça beaucoup mieux qu’moi, / J’vais plutôt t’emmener voir ces gens dont personne a voulu t’parler, / Et dont t’as une vision partielle et donc forcément déformée. / Le feu est vert, tu peux y aller, on commence par la Plaine-Saint-Denis, / Première étape obligatoire pour
tâter le nord de Paris, / T’inquiète pas : t’as un copilote, y a juste une chose que j’ dois t’ rappeler,/ Pour respecter
l’anonymat, les prénoms ont été changés.
Bien sûr tu peux prendre des photos, mais bon, c’est à tes risques et périls , / Dans mon quartier y a pas d’starlettes, ya qu’des blessures indélébiles./ Par contre y a beaucoup d’sales gamins qui risquent de kiffer ton Nikon, / Et dans ce cas-là j’te souhaite vraiment d’être plus rapide que Ben Johnson.
Tu vois la fille au bout d’la rue, c’est Linda elle a 24 ans, / Tu lui en donnes facile 35 en voyant ses yeux et pourtant, / Regarde derrière, tu pourras voir l’obstination, les grosses galères, / Mais tu verras juste à côté, un bac +5 “droit des affaires“ / Tu verras toujours accolé au prénom de c’produit des cités, / Respect,
famille et religions et parfois une ptite moue blasée, / Arrête de m’parler d’intégrisme, t’as perdu ton esprit critique ? / Regarde la croix autour d’son cou, la p’tite Linda est catholique.
On va s’arrêter 2 minutes si t’y vois pas d’inconvénients, j’ai la dalle comme c’est pas permis et un bon grec, c’est trop tentant. / Il est hallal, tu sais pas c’que c’est ? Une petite curiosité locale, / Une touche d’exotisme mais t’inquiète... on est pas du genre cannibale.
Maintenant qu’on a l’bide bien rempli, c’est l’heure du café chez Samy / Qu’a jamais passé la troisième, sauf en V6 quand vient la nuit. / On a essayé de lui faire croire qu’il était né pour être maçon, / Il s’est marré en leur disant qu’il avait pas autant
d’ambition. / Lui te dira qu’il s’en balance et qu’son p’tit
business lui suffit, / Il oublie généralement d’préciser qu’il a jamais eu d’CDI, / Mais regarde-le, et parle-moi franchement, tu trouves qu’il a l’air malheureux ? / Il aimerait faire du blé honnête, mais qu’est ce qu’on lui propose de mieux ?
Tiens, t’as l’regard soudain moins dur, et t’es moins crispé sur l’volant, / Ca m’rassure de t’voir attentif, aux vérités cachées sous le ciment, / Y’en a pas un qu’a la vie belle ni qui croit aux beaux lendemains / Mais te fie pas aux
racontars, ici y’a pas que des requins.
Gare-toi 2 secondes qu’on fume une clope et ouvre toutes grandes tes deux oreilles, / Le flow qui arrive jusqu’à nous, c’est tout sauf un morceau de Corneille, / Ca t’évoque ce monde inconnu, vers lequel t’as dirigé tes pas, / Et crois-moi Magellan des banlieues, un jour celui-ci te le rendra. / Mais imprègne-toi de ces paroles, découvre la ville où j’ai grandi, / N’aie pas peur d’aimer ces frissons et le début d’une frénésie, / T’as découvert un nouveau monde à 3-4 bornes du
Sacré-Coeur, / Une façon de vivre pour toi nouvelle et un parfum d’amère douceur.
Tu vois, j’suis pas non plus aveugle, après tout j’suis bien né ici, / Et j’veux pas non plus que tu t’imagines que j’pense habiter l’paradis. / Mais regarde-toi et réfléchis au nombre de formules magiques, / Qu’il aura fallu incanter pour t’faire passer l’Périphérique / Le matin pour acheter mes croissants, en 200 mètres j’serre 23 mains, / Alors qu’toi j’te mets au défi de me dire juste le nom de tes voisins. / On est peut-être un peu sur nos gardes et parfois pas très accueillants, / Mais persiste juste un tout p’tit peu, à la fin c’est toi qu’es gagnant. / Alors, c’était pas si terrible, on voit déjà l’aube se pointer / Là-bas tu pourras raconter qu’une nuit en
enfer t’as bravée, / S’ils veulent pas t’écouter, laisse les croire qu’on est des coyotes, / Des sauvages et des meurtriers, on pleure pas pour qu’on nous adopte.
Crois-moi j’ai kiffé autant que toi, mais j’dois rentrer à la maison, / Dans une heure je taffe, j’ai à peine le temps de m’passer un petit coup de savon / T’as qu’à me déposer près de la fac, j’vais pas t’imposer ma cité, / Après la soirée qu’ t’as vécue, toi aussi tu peux t’reposer. / On n’a pas abattu les cloisons, mais on y a foutu plein de fissures, / Y aura du taf, ça j’te le cache pas, mais on relèvera tous les défis, sûr, / J’suis pas inquiet j’sais qu’j’vais t’revoir, dans ton regard y a l’ émotion, / De celui qui sait qu’on est l’opposé de c’qu’il a vu aux informations .
Envoi un texto pour prévenir quand tu seras juste en bas de chez toi : / La route est longue et à cette heure-ci les mecs bourrés sortent de teboî / Pour le retour fais attention, y a plein d’radars automatiques, / Le long d’la route qui t’ramènera de l’autre côté du Périphérique.